Et si le brûlot raciste Birth of a Nation n’était pas un simple film, mais un rituel de sorcellerie? Ring Shout, court roman signé P. Djèlí Clark, décrit le combat de trois femmes africaines américaines face à des créatures monstrueuses qui se cachent sous les capuches du Ku Klux Klan.
Dit comme ça, on pourrait croire à une pochade un peu pulp, avec des jeunes femmes qui bottent le cul des nazis de l’époque. Y’a un peu de ça, mais le fond est quand même plus travaillé.
Posons déjà le décor: Macon, Géorgie, 1922. Ancien territoire sudiste, toujours marqué par un violent racisme contre les anciens esclaves, le Ku Klux Klan y règne à visage découvert. Mais dans cette version de notre univers, on y trouve certes des « Klans », des racistes (beaucoup trop) ordinaires, mais aussi des « Ku Kluxes », des démons qui, pour un œil non exercé, ont une apparence humaine.
Maryse, Sadie et Chef sont le bras armé d’une résistance contre cette menace surnaturelle. Sadie est une tireuse d’élite au franc-parler mordant, Chef doit son nom à sa participation à la Première Guerre mondiale au sein des Harlem Hellfighters. Quant à la première, narratrice de Ring Shout, elle a la garde d’une épée spirituelle et bénéficie de la « tutelle » de trois marraines, qui font pas mal penser à des fées – mais pas celles de Disney.
Alors, certes, elles bottent des culs démoniaques, mais au moment où commence le roman, les Ku Kluxes se font plus résistants et une nouvelle menace pointe son vilain museau et annonce quelque chose de pire encore. Et va se poser bientôt la question de savoir s’il ne faudra pas faire appel à des alliés potentiellement aussi encombrants que leurs adversaires.
Ring Shout a un très net côté lovecraftien – complètement assumé dans son épilogue. Mais il a aussi un côté très engagé, avec des personnages issus de minorités – afro-américains, queers, et même des communistes – et des racines qui vont très loin dans la culture africaine américaine. Le ring shout titulaire est une forme de chant rituel typique, on retrouve également des éléments venus de la culture gullah, avec le personnage de Nana Jean.
Cet aspect se reflète également dans la langue employée par P. Djèlí Clark. D’une part, la narratrice, Maryse, écrit dans un style très proche d’un oral très vernaculaire, pour elle comme pour ses comparses. Quant à Nana Jean, elle s’exprime en langue gullah, qui est à peu près incompréhensible pour un non initié. Ça rend parfois la lecture ardue, peut-être plus que strictement nécessaire, mais, comme pour d’autres romans du même genre (je pense surtout à Harmattan Season ou à Tè Mawon), ça met le lecteur dans l’ambiance.
J’ai bien aimé Ring Shout pour son contexte historique et culturel, très immersif, et son ambiance pulp-sérieuse. Il n’est pas facile d’accès, mais il est très plaisant. J’en dois la découverte à Lorhkan, qui l’avait chroniqué il y a un bon moment déjà – dans sa version française (sous-titrée Cantique rituel).


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