Qui insulte les artistes?

Rick Falkvinge, ancien de The Pirate Bay et fondateur du premier Parti pirate, n’est pas exactement un tendre et un des derniers billets qu’il a publié sur son site, “How Shall The Artists Get Paid?” Isn’t A Question, It’s An Insult, va sans doute faire grincer plein de dents.

Soyons clair: Falkvinge trolle méchamment, sur ce coup. Pourtant, si on laisse de côté l’aspect pur provoc’ du ton de l’article, les questions qu’il pose sont à mon avis très pertinentes. Elles pointent du doigt les contradictions d’un modèle commercial appliqué à une activité où le terme même “commercial” est utilisé comme une insulte.

Sous couvert d’un démontage énervé, mais en règle du modèle actuel, dit de “l’industrie des médias”, il pose la question de savoir ce qu’est un artiste, ce qu’est l’art et comment on peut envisager qu’un artiste puisse “gagner sa vie” sans pour autant soumettre son art à une logique purement marchande.

Le problème est fondamentalement dans le système, dans une logique néo-libérale qui transforme tout ce qu’elle peut (et même un certains nombres de choses qu’elle ne devrait pas pouvoir) en marchandise. Un artiste doit vivre; pour vivre, il faut de l’argent; ergo, un artiste doit vendre son art s’il veut vivre.

Il y a des gens qui trouveront ça normal; moi non. Pas que je ne trouve pas normal qu’on rémunère un artiste pour ce qu’il crée, mais parce que je pense que la simple survie de l’artiste en question – et pas seulement des artistes, d’ailleurs – ne devrait pas dépendre de critères purement marchands.

Ceux qui me lisent depuis quelque temps doivent sans doute voir où je veux en venir: le revenu universel (ce que certains lecteurs de droite et néanmoins amis s’obstinent à appeler “permis de glander“) comme base de survie et des systèmes de rémunération simples comme, mettons Flattr (mais vraiment au hasard, hein?), pour récompenser des contenus.

Je me répète, je radote, c’est l’âge et toussa. C’est peut-être une idée stupide et je conçois volontiers qu’une telle structure risque d’avoir des effets secondaires dangereux, mais est-ce plus dangereux que l’actuel système, qui donne le choix aux artistes entre avoir un “vrai boulot” (si tant est que ça existe encore), faire du “commercial” (beaucoup d’appelés, peu d’élus) ou crever la dalle?

Et comment le savoir si on n’essaye pas? Je ne crois pas à “il n’y a pas d’alternative” (expression popularisée par cette grande bienfaitrice de l’humanité, Margaret Thatcher), même si ça fait un peu trop son post-baba “un autre monde est possible”. Et, d’ailleurs, ça tombe bien, parce qu’on pourrait prochainement voter sur le sujet en Suisse et une pétition européenne est actuellement en cours de signature.

Sinon, on peut aussi continuer comme on a toujours fait. Je suis sûr que le mur s’écartera gentiment si on klaxonne assez fort…

(Image “HK TST Star Ferry Piers street music The Flame Live evening May 2013” par Slnghoaiminaks via Wikimedia Commons, sous licence Creative Commons partage à l’identique CC-SA.)

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14 réflexions au sujet de “Qui insulte les artistes?”

  1. Oui, montrez nous l’exemple messieurs les helvètes, que nos gouvernements prennent enfin ça un peu au sérieux !

    (y’a aussi une initiative pour un revenu de base européen; que j’ai signée je ne sais plus où, mais faut une carte d’identité dans l’UE, je pense).

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    • Et moi aussi.

      Cela dit, au niveau suisse, je ne me fais aucune illusion: on est un pays conservateur, fermement ancré à droite, pour qui la “valeur travail” est un dogme qui a sa place aux côtés de Dieu, Guillaume Tell et la neutralité armée. Je doute que l’initiative passe la rampe du vote populaire.

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  2. Je suis favorable au revenu de base. Mais une rémunération c’est la contre partie d’un acte créateur. Si les ouvriers sont payés c’est parce qu’ils participent à la création de produits par l’entreprise. Plus que la création de richesse, ça devrait être l’acte créateur et la créativité qui devrait être rémunéré ce qui obligerait certains secteurs d’activité à être beaucoup plus créatif dans leur approche d’ailleurs.
    Et finalement l’artiste légitime mieux sa rémunération que le trader qui est un parasite social.
    Le revenu de base va régler des tas de situations de la rémunération des étudiants aux intermmitants du spectacle… Mais ça ne va par permettre d’inverser les valeurs et de créer une société où l’artiste vit dans l’opulence et les parasites financiers dans la précarité.

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    • Il y a beaucoup de métiers qui ne participent pas vraiment à la création de quoi que ce soit. Sans même parler des “bullshit jobs” que j’avais mentionné il y a quelques semaines, un éboueur ou un médecin ne “créent” rien, mais ils contribuent à la société.

      L’idée du revenu de base, c’est de séparer la partie “rémunération du travail” de la partie survie.

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      • Ce que je voulais dire c’est que le revenu de base est le début de quelque chose. Mais il faut aller sans doute plus loin pour créer un statut valorisateur pour l’artiste.

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        • Le revenu de base est un changement de paradigme tel qu’il est techniquement le commencement d’une nouvelle société. 😉

          Je ne suis pas sûr que les artistes aient tant besoin d’un statut valorisateur, plutôt qu’une fin de l’actuelle dévalorisation.

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      • Si je puis m’immiscer. Médecins et éboueurs créent de la valeur ajoutée via des services. Ils vendent du temps de travail ET du temps de formation préalable. S’il n’y a pas création de matière la valeur, elle est bien produite.

        MJ

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        • Tu peux.

          Et mon argument, c’est que c’est plus de l’entretien de quelque chose d’existant que de la création pure.

          Mais je t’accorde que la frontière est floue et qu’on peut jouer sur les mots pendant des plombes sur ce sujet.

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  3. A propos du revenu de base, puisque dans un autre article tu t’interrogeais sur les auteurs de SF qui avaient défendu cette idée. A ma connaissance ils ne sont pas nombreux ( et c’est peut être là où le bas blesse, ce ne sont pas des textes recents):
    – Samuel Delany dans Triton imagine une société sur les lunes des géantes gazeuses extrêmement libertaire. Le revenu de base est cité (on évoque aussi le crowdfunding pour financer les politiques publique). Le roman date de 1972.
    – Norman Spinrad dans l’Enfant de la Fortune. Une société là aussi assez ouverte. Mais il s’agit d’un futur lointain. Et notamment dans les changements induits les adolescents se lancent dans un voyage initiatique qui devient un rite de passage avant de commencer sa vie professionnelle ou ses études.
    – Roland C Wagner dans les Futurs Mystéres de Paris. Une société tolérantes, ouverte encore une fois.
    Il y a aussi tous les auteurs qui ont décrit des utopies libertaires comme Iain M Banks ou Ursula le Guin dans les Dépossédés.
    Au final c’est pas énorme. Et pas une oeuvre datant des années 2000 ( sauf évidemment des nouvelles, vu que ça bouge beaucoup dans ce secteur je ne connais pas tout et loin de là. Il faut sans doute regarder du coté de l’anthologie Shine entre autre).

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  4. Je doute qu’il y ait un moyen objectif de distinguer un “parasite” social d’un artiste. Un parasite social ne fait rien d’utile, un artiste ne fait rien d’utile *mais* c’est de l’art. Bon chasseur, mauvais chasseur…

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    • C’est une distinction qui n’a à mon avis aucune raison d’être. Je ne vois pas en quoi quelqu’un qui ne fait rien et profite des subsides de l’État serait plus un parasite qu’un financier qui brasse des milliards sur du vent.

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