“Walkaway”, de Cory Doctorow

Je viens de finir le dernier roman de Cory Doctorow, Walkaway. Il est très bien, il est très dense et, du coup, cette chronique va également être quelque peu massive. Et ce n’est pas seulement dû au fait que le français est un langage verbeux (coucou Cory!).

J’avais téléchargé Walkaway dans l’espoir de le lire dans l’avion. Cet espoir était vain, mais ce n’est ni faute d’avoir essayé, ni un problème d’intérêt. Pourtant, à 380 pages (en édition papier), on ne peut pas dire que c’est un bloque-porte pour banque majeure. Seulement, Doctorow se lance ici dans une chronique d’anticipation ambitieuse, qui s’attaque à un wagon de thèmes contemporains et pointus.

En effet, l’histoire se concentre sur les “walkaways“, une communauté d’individus qui, au milieu du XXIe siècle, décide de littéralement mettre les baskets et aller voir ailleurs s’ils y sont. Et, au passage, construire un monde meilleur.

L’univers de Walkaway, c’est notre monde avec cinquante ans de mauvais traitements en plus. Les riches sont devenus des “zottaliardaires” – croisement bâtard de “zetta” et “yotta”, respectivement 1021 et 1024 – et entretiennent l’illusion du travail comme un but en soi. Le capitalisme est financialisé à l’extrême, la privatisation est la règle.

Et, bien entendu, les forces de l’ordre sont soit des policiers militarisés ou, le plus souvent, des mercenaires sans scrupules; comme le dit l’un d’entre eux, “dans ce métier, si tu n’es pas un criminel de guerre, tu n’es pas professionnel.”

Face à cet ordre établi, les walkaways présentent une alternative de plus en plus crédible. Car Walkaway, c’est l’histoire d’une utopie qui fonctionne: celle de groupes d’individus qui utilisent la technologie pour s’auto-organiser et vivre en autarcie, en “pillant” les ressources abandonnées par les conglomérats et en imprimant ce dont ils ont besoin – et tant pis pour les licences et autres copyrights!

Cela dit, ce n’est pas une activité de tout repos. L’oligarchie a tôt fait de les désigner comme un culte plus ou moins terroriste et à leur napalmer la tronche à coups de drones et en toute impunité.

Ce contexte est décrit par les yeux de trois amis, Seth, Etcetera et Iceweasel, qui vont se lancer dans l’aventure et vivre un demi-siècle de bouleversement au cœur de la société walkaway et, par le biais, dans le monde en général.

Walkaway n’est pas tout à fait un roman; c’est une chronique d’un avenir possible, un peu de la même manière que Makers, un des précédents ouvrages de Cory Doctorow. La bonne nouvelle, c’est que l’auteur n’a pas répété la même erreur que précédemment et on a moins de mal à s’intéresser aux personnages et à ce qui leur arrive.

Il faut dire aussi qu’il y a un peu plus d’action: attaques de drones, trahisons, opérations militaires, assassinats, enlèvements, les péripéties ne manquent pas. Mais ce n’est pas forcément le cœur du bouquin.

Avec Walkaway, Doctorow s’efforce, d’une part, de décrire les dérives du contemporain. Fidèle à sa doctrine de la science-fiction comme littérature du présent, il part des dysfonctionnements les plus visibles de notre époque pour extrapoler un avenir dystopique.

Ainsi, cette deuxième moitié du XXIe siècle est un monde où les 0.001% les plus riches détiennent tout le pouvoir, où même les impôts sont pour eux une arme pour asservir les institutions, et où le changement climatique arrive comme cerise de vomi sur le gâteau de merde d’un ultracapitalisme en roue libre.

D’autre part, il utilise les avancées technologiques en matière de réseaux, d’imprimantes 3D, de modèles ouverts et de bio-ingénierie pour décrire une utopie nomade, mais post-rareté et aux frontières du transhumanisme, puisqu’un des projets des walkaways va assez rapidement être d’abolir la mort elle-même en proposant une alternative accessible à tous aux technologies médicales avancées accessibles aux zottas.

Dit comme ça, Walkaway pourrait ressembler à un gros gloubiboulga à base de délires de hippie post-moderne, d’anarchisme de salon, avec dénonciation de la société ultralibérale et technolibertarianisme béat. Ce n’est pas le cas. Enfin, c’est très rarement le cas; je ne vous cacherai pas qu’il y a des passages qui tiennent pas mal de l’infodump.

Après, si on s’intéresse au sujet, c’est tout à fait lisible, même si la langue de Doctorow est constellée de jargon et d’argot futuriste. Ce n’est pas du niveau d’un Hannu Rajaniemi, mais ce n’est pas non plus trivial à lire si on ne possède pas un petit bagage linguistique dans ce domaine. D’un autre côté, ce style participe aussi à l’immersion.

La vraie force de ce livre est de proposer des idées crédibles, mais pas non plus des “balles en argent” qui terrassent l’adversité. Il arrive que les walkaways se trompent et lors des multiples échanges d’arguments entre eux et divers représentant de la société “normale” (appelée default), il y a souvent des questions qui restent sans réponse.

Cory Doctorow a souvent déclaré avoir voulu écrire, dans Walkaway, une utopie positive. C’est le cas: même si le monde dans lequel l’histoire se déroule peut être vu comme dystopique, il est surtout vu par le prisme des walkaways, qui essayent de construire un monde meilleur en refusant les règles qu’on essaye de leur imposer.

Au-delà de l’histoire de science-fiction, il y a énormément d’idées et de théories fascinantes dans ce bouquin: réseaux distribués, guerres de l’information, théorie des jeux, ludification du travail, financiarisation de l’économie (sans surprise, l’auteur cite le Debt de David Graeber dans ses inspirations) et, de façon plus générale, comment admettre les mauvais penchants de l’humain sans les encourager.

Comme le dit un des personnages à la fin: “nous ne voulons pas créer un monde sans avidité, mais un monde où l’avidité est une perversion”.

Vous l’aurez compris: j’ai beaucoup aimé Walkaway. Il combine le militantisme d’un Little Brother et le côté “chronique des temps futurs” de Makers, mais en allant plus loin.

Il a cependant quelques défauts mineurs: j’ai déjà mentionné le style techno-jargoniste et la tendance à donner dans le conférencier sur certains sujets. J’ajouterais également les quelques scènes de sexe que j’ai trouvé un peu trop explicites. Pas que le sexe explicite me dérange, mais dans le contexte, je trouvais que ça arrivait un peu à contre-propos.

J’arrive au bout de cette chronique; comme je le soupçonnais, elle fait plus de mille mots – et encore, je soupçonne que je pourrais facilement écrire encore quelques dizaines de lignes sur le sujet.

Je n’ai plus qu’à conclure en vous recommandant de lire Walkaway, c’est un excellent bouquin de science-fiction pour plein de raisons et probablement un bouquin important tout court. Vous pouvez le commander sur le site de Cory Doctorow, qui fournit des versions électroniques sans DRM.

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13 réflexions au sujet de ““Walkaway”, de Cory Doctorow”

  1. J’avais vu passer une vidéo d’une interview double de Scalzi et Doctorow récemment et j’avais mis Walkaway sur la pile à lire. Je crois qu’il vient de se faire bumper plus haut dans la pile 😉

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    • Scalzi et Doctorow ensemble, ça doit pas mal déménager. Le dernier Scalzi (“Collapsing Empire”) a l’air très chouette, aussi.

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      • Concernant, l’Effondrement de l’Empire, c’est un cycle de (New) Space Opera très intéressant. Si l’univers peut paraître être une simple déclinaison de de l’Imperium de Dune, l’Empire de Fading Sun,il n’en est rien ou celui de Traquemort.

        Non seulement les personnages sont moins caricaturaux (juste un peu “surjoué”) mais Scalzi nous offre une intrigue space ops à la fois dynamique et non axée sur un conflits. Pour qui veut savoir ce qu’il y a dans le space opera à part Star Trek, Star Wars et les classiques de la SF militaire, facile: Le cycle l’Effondrement de l’Empire.

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  2. Ça donne très envie d’y jeter un coup d’oeil !
    Je voulais laisser un flattr sur l’article, mais je ne vois plus le bouton (Sur chrome il ne s’affiche pas, sur Firefox, il s’affiche mais ne fait rien) :-/

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    • Merci!

      Pour Flattr, il faut que je vérifie pourquoi ça déconne. Avec les changements du système, c’est devenu bizarre et j’ai l’impression qu’il y a des trucs qui se sont perdus en route.

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  3. Walkaway de Cory Doctorow est en fait un roman du genre Solarpunk. Les communautés Walkaways peuvent être considérée comme une des illustrations des communautés intentionnelles que le mouvement Solarpunk. Un autre exemple, plus célèbre, serait l’Ecotopia décrite dans le roman éponyme de William Wenston, le “Neuromancien” du genre Solarpunk.

    Sur le Solarpunk:

    Ecotopia
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Ecotopia_(roman)

    Why Solarpunk, Not Cyberpunk, Is the Future We Need Right Now
    https://onezero.medium.com/why-solarpunk-not-cyberpunk-is-the-future-we-need-right-now-10497a3d915c

    A noter qu’il existe apparemment deux courants dans le Solarpunk:

    Les activistes qui écrivent des récits situés sur Terre dans un futur proche afin de présenter des prospectives optimistes sous couvert de romans.
    Les amuseurs qui présentent des récits proches du New Space Opera, ayant pour cadre le système solaire, une flotte stellaire, une civilisation interstellaire optimiste à la façon de Star Trek mais dans un style plus hard science. L’exemple type serait le cycle des Enfants de Poséidon d’Alastair Reynolds (avec une bonne dose de même transhumaniste, minduploadiste et singulariste). Mais il y aussi les romans de Becky Chambers pour ne citer qu’elle.

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    • Hello et bienvenue sur ce blog!

      Merci pour le commentaire. Je dois avouer que l’idée d’un courant “solarpunk” (même si ce n’est pas la première fois que j’entends le terme) me paraît quelque peu paradoxale, comme un oxymore. Mais je vois le “-punk” comme une série de courants qui mettent en lumière des laissés-pour-compte d’une avancée, le plus souvent technologique. Du coup, pour moi, le solarpunk devrait plutôt se concentrer sur ce qui ne marche pas. Ou, en fait, sur ceux sur qui ça ne marche pas.

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      • Je comprends le trouble. Sous l’influence du cyberpunk “gibsonien”, on a tendance à associer tout univers “punk” à un univers noir/post-apocalyptique dont les civilisations se sont effondrés. Ce qui n’est pas forcément l’aspect le plus populaire du genre.

        En fait, un genre technopunk met en scène où certaines percées technologiques (techno-) ont rendu l’univers méconnaissable (-punk) par rapport à une époque de référence. Pour exemple, le Steampunk met souvent en scène un empire britannique ou assimilé où une meilleure exploitation de la technologie de la vapeur (steam-) a rendu l’univers méconnaissable (-punk) par rapport à l’époque Victorienne. Parallèlement, certains genre punk ne sont pas techno- mais suive la même logique: mithpunk, elfpunk.

        Le cyberpunk gibsonien peut être considéré comme un cri d’alarme contre possible évolution dystopique des USA des années 80: aliénation par la cybertechonologie, reaganisme entrainant le règne des multinationales, prolifération des milices paramilitaires surarmées. Ce futur s’est réalisé de manière soft à l’échelle mondiale: aliénation par le télétravail et l’automatisation, zones de libre-échange déconstruisant les systèmes de santé et sécurité sociale, technoguérillas style Tigre Tamoul et Daech. Toutefois, il faut se rappeler que la mouvance punk n’est pas pessimiste: Elle crie “No future FOR YOU”. Les vrais punks, et leurs héritiers cyperpunks, sont plutôt proactifs et ingénieux. Le solarpunk, sorte de version high tech du steampunk, s’inscrit dans une vision proactive et ingénieuse qui ne détonne pas avec l’idéal punk.

        Disons que le côté sombre du Solarpunk ne réside pas dans le fait que les humains ont engendré un univers où il n’y a plus d’espoir, où les choses ne s’amélioreront pas avant des siècles mais dans les menaces qui pèsent sur “l’autre société possible”. Dans la vie, il y a parfois de l’espoir mais jamais de mode facile…(soupir)

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