J’avais déjà mentionné qu’en tant qu’historien (de formation), j’aimais bien l’idée de casser les mythes. Mais dans le cas de cet ouvrage, Une histoire de la conquête spatiale, d’Irénée Régnauld et Arnaud Saint-Martin, mes illusions se retrouvent en dommage collatéral.

Parce que quand on est, comme moi, grand amateur de science-fiction, c’est clair que la conquête spatiale, les grosses fusées, les stations orbitales et les bases lunaires ou martiennes, c’est un peu le cœur de l’imaginaire. Eh bien les auteurs de ce bouquin montre que, justement, c’est un imaginaire. Et un imaginaire qui a été fabriqué de toute pièce par les promoteurs de la conquête spatiale, Américains en tête.

Le sous-titre du bouquin, c’est Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space. Et ce n’est pas juste là pour faire joli. La démonstration, c’est que les scientifiques allemands de Peenemünde, qui ont lancé les premières fusées comme l’Agregat-4 (plus connue sous le nom de V-2), étaient des nazis convaincus. Des gens qui, notamment, ont sciemment fait usage de travailleurs forcés dans des conditions inhumaines. Ces scientifiques ont été exfiltrés vers les USA (et, dans un premier temps, dans l’Alabama, histoire de ne pas trop les dépayser) et se sont construit à posteriori une légende de purs scientifiques pas du tout politiques.

La conquête spatiale, c’est à la base une histoire militaire. Rien que le mot « conquête » aurait déjà dû nous mettre la puce à l’oreille, d’ailleurs. C’est une histoire de vecteurs pour des armes nucléaires, de communication et de renseignement pour les grands États-nations. Ce sont les budgets militaires qui les portent à bout de bras.

L’aspect scientifique, souvent mis en avant par la communication officielle des agences spatiales, vient en second – voire en troisième aujourd’hui avec la corporatisation du secteur. Et même cet aspect scientifique, quand il est examiné objectivement, n’est pas très flambard. Beaucoup d’experts disent que les expériences faites à bord de l’ISS, par exemple, pourraient très bien être réalisées ailleurs et à moindre coût. Et au final, on se retrouve avec un grand classique: des structures privées qui ne survivent que par l’infusion massive d’argent public.

J’ai été un peu déçu que les auteurs ne mettent pas plus en avant un argument que j’avais vu passer: le fait qu’une installation pérenne dans l’espace ou sur une autre planète requiert une solide base logistique. En d’autres termes, l’idée d’abandonner une Terre aux ressources épuisées pour créer une humanité nouvelle sur Mars (au hasard) ne peut pas fonctionner, parce qu’un tel projet est impossible sans une base logistique solide. Ou, pour reprendre une remarque d’un de mes lecteurs il y a peu, « je croirai à la colonisation de Mars quand on arrivera à coloniser le désert de Gobi ».

Une histoire de la conquête spatiale se termine sur un tour d’horizon de pratiques plus respectueuses d’un espace vu comme un bien commun, notamment l’astronomie – elle aussi mise à mal par la commercialisation de l’orbite terrestre. Et, dans leur épilogue, Irénée Regnauld (dont j’avais précédemment beaucoup apprécié Technologies partout, démocratie nulle part) et Arnaud Sant-Martin, tous deux chercheurs, concluent « De toute évidence, les conquérants de l’espace et les fossoyeurs de la vie sur Terre sont les mêmes. »

C’est brutal, mais ça a le mérite de mettre en lumière des mécanismes peu connus. Et c’est tout l’intérêt d’un livre comme Une histoire de la conquête spatiale. Personnellement, en tant que grand lecteur (et petit auteur) de science-fiction – avec un biais gauchiste bien connu – c’est important de ne pas reproduire des schémas d’oppression et rester critique face au storytelling dominant.

Un reproche toutefois: la profusion de notes de fin d’ouvrage, qui m’a donné l’impression frustrante de rater plein de trucs, parce que je ne voulais pas casser ma lecture en allant lire chaque appel de note.

Stéphane “Alias” Gallay, graphiste de profession, quinqua rôliste, amateur de rock progressif, geek autoproclamé et résident genevois, donc grande gueule. On vous aura prévenu.

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