Quasiment dans la foulée de son précédent essai sur la merdification, Cory Doctorow a publié The Reverse Centaur’s Guide to Life after AI, un ouvrage à la taille inversement proportionnelle à la longueur du titre, et qui se présente comme un critique de l’intelligence artificielle… mais pas forcément de la façon dont vous pensez.
Un petit mot sur le titre, justement: qu’est-ce qu’un « centaure inversé »? L’idée, c’est que quelqu’un qui utilise l’IA pour améliorer son travail est un centaure, mais quelqu’un qui, à l’inverse, est utilisé pour améliorer le travail de l’IA est un centaure inversé. Un centaure inversé a une position bien moins enviable qu’un centaure – et l’IA, en l’état actuel, crée beaucoup de centaures inversés.
Correction: la façon dont les managers voient l’IA crée beaucoup de centaures inversés. C’est une distinction importante.
Mais le cœur du problème, tel que le décrit Cory Doctorow, n’est pas forcément là. C’est un effet secondaire extrêmement toxique, mais le principal souci, c’est que tous les discours autour de l’IA ne visent pas les managers, certainement pas le grand public qui fait des affiches hideuses et des illustrations littéralement finies à la pisse (el famoso filtre jaune). Non, leur cible, c’est les investisseurs.
Le développement de l’intelligence artificielle est un gouffre à milliards. À l’heure actuelle, un tiers de la capitalisation boursière américaine est accaparé par des entreprises qui travaillent là-dessus. C’est une bulle massive qui, quand elle va péter – quand, pas si – va faire des dégâts colossaux, bien au-delà de l’industrie de la tech US.
Entendons-nous bien: l’utilisation de l’IA pour remplacer des travailleurs qualifiés et des créatifs n’est pas complètement accidentelle. C’est aussi, nous montre Cory Doctorow, un rêve humide de beaucoup de patrons, qui en ont marre de jouer les gens cools pour se concilier des travailleurs conscients de leur importance. Mais tout le discours autour de son inévitabilité, de son côté disruptif ou révolutionnaire, ainsi que son adoption par le grand public, tout ceci sert à convaincre des investisseurs que c’est un domaine en pleine croissance avec un potentiel énorme de retour sur investissement.
Et c’est peut-être le côté le plus controversé de la thèse de The Reverse Centaur’s Guide to Life after AI. Oui, l’IA pourrit la vie des travailleurs créatifs en leur imposant des objectifs absurdes ou en les remplaçant carrément par des passeurs de prompt. Oui, elle le fait en accaparant des ressources immenses – énergétiques, matérielles, humaines et culturelles. Mais surtout, tout ceci n’est qu’une partie d’une communication, qui parfois joue une partition apocalyptique, destinée à siphonner une quantité totalement déraisonnable de pognon.
Le truc, c’est que Cory Doctorow n’est lui-même pas un anti-IA forcené. Il avoue l’utiliser au quotidien pour certaines tâches (retranscription de podcasts, amélioration de textes) et donne également des exemples d’utilisation positive (notamment, des associations américaines pour les droits humains, qui s’en servent pour recouper des masses cyclopéennes de documents officiels).
Même si j’ai dû interrompre ma lecture de The Reverse Centaur’s Guide to Life after AI pour cravacher sur la sélection du Prix Planète-SF, j’ai été plutôt impressionné par la lecture de cet essai. Les arguments de Cory Doctorow sont plutôt convaincants et son style est agréable à lire. Si vous avez envie de creuser toute cette histoire autour de l’intelligence artificielle et tout le bazar qui va autour, je ne peux que vous le conseiller.


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